LO GOURMO ABDOUL de l'UFP

Publié le par Camara Mamady

     LGA.jpgChargé des relations extérieures et des immigrés au sein de l'UFP, Lô Gourmo est également un universitaire avec un talent d'orateur fort remarquable. Professeur de droit au Havre (France) il ne manque aucune occasion de participer aux débats qui touchent à la vie politique et sociale de son pays. Considéré comme un des intellectuels mauritaniens les plus modérés sur la question du passif humanitaire du régime déchu, il jette un éclairage sur les derniers développements du coup d'Etat du 3 Août 2005 dont il a suivi le film des événements à Nouakchott où il était en vacance. Interview.

 

«Une solution locale, mauritanienne, fondée sur nos valeurs morales aurait pu éviter que les tribunaux extérieurs s'en chargent.»

 

Professeur, nous connaissons déjà la position de votre parti (UFP) sur les événements du 3 Août 2005. Mais vous êtes un juriste dont le point de vue nous interpelle aussi. Alors, que représente cette révolution de palais du point de vue juridique ?

Lô Gourmo : un coup d'Etat est toujours une rupture de la légalité existante, un acte profondément illégal sur le plan juridique. L'Etat existe toujours selon le principe de la continuité, mais le régime, lui, change selon des procédures qui ne respectent pas la constitution. Donc de ce point de vue, il y a quelque choses sur lequel les juristes sont unanimes, c'est de considérer le coup d'Etat comme un acte illégal, tout en sachant que l'illégalité peut être différemment analysée. C'est différent de la légitimité ou de l'illégitimité, parce que la légitimité renvoie à l'idée des valeurs auxquelles une population peut adhérer, tan disque la légalité se pose en terme formel, ce qui est écrit ou ce qui est clairement énoncé comme devant s'imposer. Donc c'est pour cela quelque chose doit être profondément illégale et être profondément légitime, quelque chose doit être profondément légitime et être profondément illégal. De ce point de vue, le coup d'Etat qui s'est produit chez nous ne fait pas exception à cette règle; c'est un acte illégal d'ailleurs et c'est la raison pour laquelle les organisations internationales telles que  l'Union  africaine tout particulièrement, mais aussi les organisations démocratiques de la vie civile condamnent les coups d'Etat par principe. Même hors du cadre du droit, la prise de pouvoir par les coups d'Etat est de moins en moins accepté par la communauté internationale. Parce qu'aussi les opérateurs économiques et les investisseurs ont besoin d'un cadre de fonctionnement des institutions qui soit transparent et démocratique.

 

Quant on voit l'euphorie qui a accompagné et qui continue de marquer l'arrivée de la junte militaire, n'y aurait-il pas un risque, à trop vouloir légitimer une intervention de l'armée dans l'ordre constitutionnel à tord ou à raison, à vider les institutions de leur sens, et donc il serait plus facile de revenir au régime militaire, le temps que notre pays enracine les bases de la démocratie et de l'état de droit ?

Je crois qu'il faut distinguer ce qui peut être une réaction subjective de ce qui apparaît comme une réalité objective. La manière dont quelqu'un ou un groupe de personnes ou une population entière réagit face à un événement est différente de ce que signifie l'événement en lui-même ou ce qu'il représente objectivement en tant que tel. Du point de vue subjectif, les réactions aujourd'hui en Mauritanie expriment clairement le sens que les populations en général donnent à la marche politique du pays et qu'il y a une volonté de changement tel qu'elle a

pris de court pratiquement tout le monde du point de vue de son amplitude, même si on pouvait savoir aussi que depuis un certain nombre d'années, l'existence d'un besoin exprimé pour la réforme dans notre pays, même au delà du cercle de l'opposition. Ould Taya lui-même avait reconnu les failles de son système lors de son discours à Kiffa et a exprimé à plusieurs reprises à sa façon, cette nécessité de changement mais le problème c'est que la machine était déjà grippé. Le système n'était pas autocorrectif, il était conçu de manière qu'il lui était difficile de se réformer et s'adapter aux besoins de son environnement. . Ce qui fait, donc, qu'entre le besoin de changement éprouvé par les populations et la réalité d'un changement difficile à opérer par le système lui-même, les militaires, rodés à la technique du coup d'Etat, l'ont utilisé pour changer le régime. Les militaires en Mauritanie ne sont pas en dehors de la société qu'ils incarnent. Ils ont d'étroites relations avec les sphères du pouvoir dont ils subissent, très souvent, l'influence, s'ils ne sont pas eux-mêmes étroitement associés au pouvoir, comme c'est le cas du colonel Ely Ould Mohamed Vall, l'actuel président du CMJD. Cette interaction entre différents systèmes qui composent notre société nécessite un mécanisme de dégrippage de la machine. Mais ce dégrippage peut prendre de court le droit en passant par d'autres procédés que la constitution n'a pas prévu, comme les coups d'Etat. Par conséquent il y a toujours un risque perpétuer cette tradition des coups d'Etat à chaque fois que la machine est grippée d'où le principe du refus de cette technique de prise de pouvoir. Il est clair que si Monsieur Ely Ould Mohamed Vall avait raté son coup, ça aurait été terrifiant pour lui, et surtout pour ceux qui auraient été avec lui. En France, on a eu le bonapartisme et pas très longtemps l'Amérique du sud a élevé cette technique au rang de l'étape A : les Africains l'ont abruti, notamment Bokassa et d'autres qui l'on vulgarisé et banalisé et même caricaturisé. . Les contextes sont certes différenciés car il y a eu des coups d'Etat qui ont apporté du progrès comme en Turquie avec Attaturk et Nasser en Egypte, deux hommes qui ont laissé leurs noms dans l'histoire, en arrivant au pouvoir par la technique du coup d'Etat. Mais je dirais que ce n'est pas la technique elle même qui porte de tels hommes, c'est plutôt la grandeur de ces hommes utilisant une technique dangereuse qui permet de corriger éventuellement les effets néfastes du coup d'état, d'où la qualité fondamentale de celui qui peut ou qui utilise ou prend le risque d'utiliser ce coup d'état qui doit être un moyen de corriger les insuffisances. Souvenons-nous de 1984 lorsque l'ancien président Ould Taya est venu au pouvoir, tout le monde était content, jubilé, mais voyez comme il s'est englué dans un processus parce que c'est lui qui avait pris le pouvoir et qu'il devait se le protéger. Puisqu'il avait promis un retour au gouvernement démocratique et civil, il s'est engagé en son sein des luttes d'influences qui ont débouché finalement sur l'exclusion d'un camp au bénéfice d'un autre.

 

Parlons à présent d'une question cruciale pour l'avenir de la Mauritanie : le passif humanitaire du régime de l'ancien président. Où se situe du point de vue juridique la responsabilité de l'ancien régime ?

C'est une question délicate sur le plan juridique. Evidemment aussi sur le plan politique. Sur le plan juridique, c'est l'Etat mauritanien qui est responsable de ce qui est arrivé. L'amnistie votée en 1993 l'a été dans des conditions que l'opposition a contestées. A l'époque, notre partie l'avait rejetée et cette amnistie en tant que loi ne nous engage pas. La responsabilité, au moins politique, engage celui qui était à la charge suprême de l'Etat, la sécurité publique du pays et des citoyens. Je crois que tous les aspects liés à cette affaire doivent relever des tribunaux et des preuves et on ne peut pas se prononcer là dessus tant qu'il n'y a pas eu un jugement. La responsabilité politique de l'Etat mauritanien, vous le voyez, doit être clairement affirmée ce qui suppose sa résolution de manière politique, en prônant surtout le pardon et la réparation des dommages. Par exemple en Afrique du Sud, ça été une commission vérité et réconciliation que vous connaissez, au Maroc cela a été fait il n'y a pas longtemps et les marocains ont tenté de régler leurs problèmes. Le propre fils de Hassan prenant cette initiative, c'est rare en Afrique et dans le monde arabo-musulman l'essentiel est que la corrélation entre la responsabilité de l'Etat et la responsabilité individuelle soient clairement établies. Pour ma part je pense que ce qui importe par delà tout c'est deux choses : le besoin de la justice, l'impérieuse nécessité d'éviter la revanche. La justice impérieuse et l'absence de l'esprit revanchard. Il ne servira à rien de s'envoyer des responsabilités comme une patate chaude, il ne servira à rien d'ouvrir des dossiers dans des conditions de non préparation ou d'immaturité politique. Je pense par exemple qu'il y a une façon d'aborder dans le contexte actuel qui posera plus de problème qui n'aidera à régler. Je suis partisan d'une solution graduelle, par étape, de savoir garder le sens de la mesure, de savoir ce qu'on peut résoudre aujourd'hui, ce qu'on doit résoudre après jusqu'à trouver une solution globale et définitive. Mais si on veut tout et tout de suite, on créera plus de la confusion qu'autre chose. Si l'on avait traité cette question de manière locale, au niveau mauritanien, on n'aurait pas eu l'affaire Ely Ould Dah en France et les tribunaux étrangers belges ne se seraient pas chargés du dossier du passif humanitaire. Une solution locale, mauritanienne, fondée sur nos valeurs morales aurait pu éviter que les tribunaux extérieurs s'en chargent.

 

Si vous deviez décrire les acquis et les points négatifs de l'ère Taya, que retiendriez vous ?

Je retiendrai d'abord que durant toute cette période, il y a eu manifestement de la part de l'ancien chef d'Etat une volonté de moderniser la Mauritanie a sa manière, de s'occuper d'un certain nombre d'impératifs dont ses partisans ont fait d'ailleurs le point central de leur propagande. Cette préoccupation des infrastructures et tout ce qui peut être au cœur de l'aménagement public et qui sont des aspects très importants. De ce fait, l'Etat mauritanien va hériter d'un cadre qui n'est pas du tout négligeant. Je rappelle d'ailleurs que la situation économique de la Mauritanie qui est difficile est loin d'être la pire dans la sous région. La Mauritanie est un pays riche même si on a dilapidé ses biens de manière effrénée. De ce point de vue, il y a incontestablement des avancées. Il faut retenir également de cette période que le processus de démocratisation a été lancé, même si c'est le contexte mondial qui l'explique. En revanche, les aspects négatifs me semblent écrasants et là, il ne s'agit pas d'un problème quantitatif mais c'est un problème de nature. A partir des années 87, 88, 89, ce pays est entré dans un cycle identitaire de chauvinisme qui a favorisé un Etat d'esprit de déliquescence des institutions républicaines. Cela a imposé l'irresponsabilité, l'émergence d'une classe seigneuriale, qui n'a aucun respect. Les mauritaniens ont ainsi perdu leurs valeurs fondamentales, le respect de l'autre, l'amour du prochain, la proximité naturelle que les uns et les autres ont toujours éprouvé vis-à-vis des autres. Il s'est installé au cœur de l'Etat l'idéologie de l'utilitarisme, du chacun pour soi et que tout le monde soit au service de quelqu'un. C'est le côté le plus négatif de l'héritage de ces 20 et 30 dernières années.

Propos recueillis par Camara Mamady et Taleb Ould Sid'Ahmed.

Interview à Maghreb-Hebdo (n°248 du 16 août 2005) 

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